Dans le salon de Hodler

Quand Josef Hoffmann signe un ensemble mobilier pour l’appartement du peintre

Depuis 1961, le Musée d’art et d’histoire conserve l’ensemble mobilier conçu pour le luxueux appartement genevois de Ferdinand Hodler, sis 29, quai du Mont-Blanc- dont plusieurs pièces sont à (re)découvrir en ce moment dans l’accrochage Hodler intime. Cet ensemble s’inscrit dans une longue tradition d’aménagements intérieurs réalisés entre 1900 et 1920 par Josef Hoffmann, à l’attention de personnalités issues du monde artistique, de la grande bourgeoisie, ou encore affiliées au cercle de la Sécession viennoise.

Complicité viennoise

Le premier contact de Hodler avec l’architecte et designer autrichien remonte aux années qui ont suivi l’émergence, en 1897, de ce courant artistique. Membre dès 1901, le peintre suisse est l’invité d’honneur de l’exposition de la Sécession en 1904. Accueilli durant trois mois à Vienne avec son compatriote Cuno Amiet (1868-1961), il est logé dans l’une des maisons jumelées conçues par Josef Hoffmann pour ses amis Koloman Moser (1868-1918) et Carl Moll (1861-1945). Hodler fait ainsi l’expérience de vivre dans un intérieur moderniste et se familiarise avec les créations des ateliers de production communautaire de la Wiener Werkstätte qui les meublent – et dont le concept s’inspire du mouvement réformateur anglais Arts and Crafts (1860-1910). Profitant d’une visite des ateliers viennois le 5 juillet 1904, le peintre fait d’ailleurs l’acquisition de plusieurs objets, témoignant bien de l’intérêt qu’il porte à cet artisanat d’art et de son attachement à une certaine forme de confort.

Le salon de Hodler, 29, quai du Mont-Blanc à Genève ©ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / photo: Jack Metzger / Com_M02-0087-0009 / CC BY-SA 4.0

Ainsi séduit, Hodler – ou plus vraisemblablement sa femme, Berthe – s’adresse en 1913 à Josef Hoffmann pour concevoir l’aménagement de son appartement surplombant la rade de Genève. Tables, chaises, fauteuils, jardinières, sellettes, bibliothèques ou encore tapis comptent au nombre des pièces désormais conservées au Musée d’art et d’histoire, qui ornaient jadis la salle à manger de ce logement. Excepté deux lustres aux lignes courbes et végétales qui dénotent encore les influences du Jugendstil, toutes privilégient des formes géométriques, rectilignes et épurées.

Conçus par Josef Hoffmann (1870-1956) et exécutés par Johann Jonasch ( ?- ?), Vienne, vers 1913
Chaise, 124 x 57 cm, et fauteuil, 95 x 76 cm. Chêne teinté noir, cérusé blanc ; soie et passementerie (revêtement des fauteuils). Acquis de M. Paul Magnenat-Hodler, Genève en 1961
©MAH, photo : F. Bevilacqua, inv. AD 3740 et AD 3733

De fait, les lignes droites ou angulaires s’accordent avantageusement avec le bois et les techniques de menuiserie, répondant ainsi au principe posé par Hoffmann en vertu duquel la construction doit se montrer fidèle à la nature de la matière utilisée. Quant à l’ornementation, elle doit, aux yeux de l’architecte-designer, être minimale et souligner surtout les techniques d’assemblage de la structure du meuble. Quelques motifs – des fleurs de muguet et de lotus, ainsi que des losanges appliqués – ponctuent cependant discrètement jardinière, table et bibliothèque de cet ensemble. Par ailleurs, chaque meuble est parcouru de cannelures verticales, qui font écho aux architectures de style néoclassique édifiées alors par Hoffmann.

Lustre. Tôle de laiton découpée, soudée et patinée et plexiglas coulé, 26 x 64,5 cm
©MAH, photo : F. Bevilacqua, inv. AD 3747

Savoir-faire d’inspiration japonaise

Pour l’exécution des pièces, ce dernier a fait appel à Johann Jonasch, établi à Vienne. Hoffmann apprécie le talent de cet ensemblier et de son frère Wilhelm, auxquels il confie volontiers la réalisation de ses créations. Suivant les préconisations de l’architecte-designer, Johann Jonasch utilise du chêne passé au blanc de céruse, puis teint en noir. Le contraste opposant le veinage blanc à la teinte foncée du bois produit un effet d’une subtile élégance. Si le résultat obtenu s’apparente à l’ébène de Macassar – une essence indonésienne –, ce mobilier est en fait tributaire des productions des menuisiers japonais, qui s’attachent à laisser les veines apparentes du bois brut. De là l’autre principe d’Hoffmann, selon lequel le bois ne doit pas être peint ou teint, sauf si la couleur choisie se rencontre dans la nature.

Table, 77,5 x 160 cm ©MAH, photo : F. Bevilacqua, inv. AD 37475

D’allure simple, mais d’une construction pourtant ingénieuse, ces meubles fonctionnels témoignent d’une grande distinction, annonciatrice du style Art déco. Ils sont représentatifs du bouleversement apporté au design au début du XXe siècle sous l’impulsion de Josef Hoffmann.

Jardinières, 100 x 50 cm et 61 x 60 cm
©MAH, photo : F. Bevilacqua, inv. AD 3730 et AD 3724

Le visiteur est invité à découvrir cet ensemble, présenté pour partie au rez-de-chaussée du MAH (salle Art nouveau / Art déco) et pour partie à l’étage des beaux-arts (salle 415). Il pourra y goûter l’atmosphère moderniste du salon de Ferdinand Hodler et apprécier un choix d’œuvres de l’artiste.

Télécharger l'article au format PDF
l Catégorie: Blog, Collections.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *