Autour du bijou 1900 à Genève (2/2)

À l’origine des collections du musée

Jusqu’au 22 octobre, le Landesmuseum de Zurich propose Schmuck. Material Handwerk Kunst, une exposition sur le bijou et son histoire pour laquelle le Musée d’art et d’histoire a accordé le prêt de quelque 40 œuvres. L’occasion de revenir sur les origines de la collection du musée.

La collection du MAH

La collection du MAH illustre l’essor de la production locale, sous l’influence du courant artistique mis en évidence par l’Exposition universelle de Paris en 1900. Initiée en 1885 au sein du Musée des arts décoratifs de Genève, selon une politique d’acquisition organisée autour de deux axes, l’un rétrospectif et l’autre contemporain, elle réunit des œuvres fabriquées à Genève et en Europe. Dans ce processus d’enrichissement, des commandes passées directement à des artistes complètent les achats et les dons. Car le constat établi peu après l’ouverture du musée relève des manques, notamment au chapitre de la montre décorée et du bijou.

Dès 1900, le registre des séances de la commission du Musée des arts décoratifs autorise le conservateur à se rendre à Paris pour y acquérir les créations issues des ateliers de Lucien Gautrait, Henry Miault, Henri Vever, Durand-Leriche, Henri Téterger, François Fleuret, René Lalique, Étienne Tourrette, Eugène Feuillâtre, Edouard Marchand, ou encore Saint-Yves… Sans oublier celles de Jean Dunand, fils d’un fondeur d’or genevois, devenu dinandier et laqueur, adepte des formes novatrices de l’Art déco.

Henri Vever (1854-1942), bijoutier, boucle de ceinture, 1897. Or jaune; émaux translucides pierrés (mauve et vert); émaux plique-à-jour (bleu); or rose poli (système d’accrochage de la ceinture), 8 x 8,7 cm ©MAH, photo : Yersin, inv. BJ 0082

Marchand, émailleur, broche en forme d’orchidée, vers 1900. Or jaune; émail champlevé cloisonné, perle (?) montée sur tige; strass taillés à facettes, sertis dans monture argent; or rose, 9 x 5,35 cm ©MAH, photo : Claivaz, inv. E 0089

Une politique d’acquisition ambitieuse

Un budget spécial est réservé aux acquisitions réalisées lors des Expositions universelles. La bijouterie et les émaux représentent la plus grande part des dépenses, pour leur intérêt tant pratique que didactique pour les industries genevoises. Des œuvres fabriquées à Pforzheim, Berlin, Vienne, ou créées au sein de la Guild of Handy Crafts de Londres, sont acquises lors de ces événements, tandis que les ouvrages genevois sont choisis lors des expositions des peintres sur émail, émailleurs et bijoutiers organisées à Genève même, souvent au musée.
En 1900, l’ensemble des œuvres acquises à l’Exposition universelle est exposé au Musée des arts décoratifs : une liste complète des achats est annoncée par voie de presse. Parmi les artistes représentés, la peintre Marie Bedot née Diodati fait figure de pionnière. Créés en 1903, les productions des Wiener Werkstätte issus de la Sécession viennoise, alimentent aussi la collection genevoise et le Salon parisien de 1904 permet l’achat d’un bracelet à décors de chardons signé René J. Lalique, ainsi que d’un départ de rampe d’escalier en fer forgé réalisé par Louis Majorelle.

Marie Bedot-Diodati (1866-1958), broche rectangulaire, 1er quart du XXe siècle. Saphirs taillés en cabochons, saphirs taillés à facettes, argent, 3,4 x 10,32 cm ©MAH, photo : Aeschimann, inv. BJ 0486

L’école genevoise

La commission des enrichissements fait preuve d’éclectisme, adoptant des œuvres d’artistes renommés et de tendances très différentes: en plus des riches collections de pièces anciennes, le musée offre aux visiteurs une intéressante série d’émaux modernes genevois, signés Henri Demôle, Charles Dunant, Germaine Glitsch…

La plupart de ces artistes sont issus de la classe d’émaillerie de l’École des Arts industriels fondée en 1892 et confiée à Jean Henri Demole, chantre de l’Art Déco. Parmi ses élèves, trois artistes le suivent sur cette voie: Berthe Schmidt Allard utilise le paillon d’or comme support de motifs géométriques; Yvonne de Morsier-Roethlisberger créée des bijoux graphiques en argent champlevé d’émail et signe des créations pour la haute couture parisienne ; Germaine Glitsch-de Siebenthal est primée à l’Exposition universelle de Paris en 1925. Cette dernière dirige dès 1931 la création des bijoux d’art de la maison fondée par le joaillier Lucien Baszanger, tout en signant des créations sous son nom propre.

Yvonne de Morsier-Roethlisberger (1896-1971), émailleur, bracelet de forme ovale, 1949. Argent martelé et façonné en creux, pastilles d’émaux en relief (vert, turquoise, orange, bleu, noir, translucide et opalescent), 30 x 8,2 cm ©MAH, photo : Aeschimann, inv. AD 4262

La réunion de plusieurs collections

En 1910, les fonds du Musée des arts décoratifs et des Musées archéologique et académique sont réunis au sein du nouveau Musée d’art et d’histoire. La présentation au public de ces objets encourage les artisans et le développement des industries d’art, car elle façonne l’image de marque de la ville en se comparant aux productions européennes d’alors.

En 1929, la ligne des acquisitions est resserrée au profit des présentations temporaires: il s’agit «(…) d’augmenter, compléter les collections genevoises, seules intéressantes pour les visiteurs étrangers, et (de) n’acquérir des œuvres de l’étranger qu’à titre exceptionnel et lorsqu’une occasion avantageuse se présente.» [Séance de la commission du 29 août 1929]. Les bijoutiers Alexandre-Louis Ruchonnet et Armand Pochelon, Alfred Jacot Guillarmod ou encore Marie Bedot-Diodati sont alors membres de la commission, avec le graveur et dessinateur lausannois Eugène Grasset, figure de l’Art Nouveau. Ces personnages animent le milieu créatif genevois, avec les Louis Vallot, Charles Dunant, Jean Duvoisin, André Lambert devenu chef d’atelier de la maison Gallopin et Germaine Glitsch de Siebenthal, chez Baszanger.

Impossible de détailler ici, pour chacun, la manière dont le vocabulaire Art Nouveau, puis le graphisme Art Déco, ont modelé leur production… L’exposition présentée à Zurich a pour rôle de les confronter, de cerner leurs lignes de forces et leurs influences directes. Reste donc à admirer leurs œuvres, pour le bénéfice de notre compréhension des courants artistiques déterminants du tournant du XXe siècle.

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